Des correspondants de nuit pour maintenir un climat de respect mutuel dans l’espace public

Rédigé le 20/02/2025


Julien Besse est l’auteur du mémoire « Les intervenant·es de la rue en Suisse romande, quelles frontières professionnelles ? : le cas des travailleurs sociaux hors murs, des correspondant·es de nuit et de la police ». Ayant observé de près les correspondants de nuit, il revient, dans cette interview, sur leur rôle dans l’espace public.

Quelles sont les missions des correspondants de nuit ?

Les correspondants de nuit (CN), également appelés médiateurs sociaux, ont pour mission principale de prévenir les conflits et incivilités dans les espaces publics, tout en rassurant les citoyens par leur présence. Leur rôle consiste à réguler des situations tendues, à rétablir le dialogue entre les parties concernées et à résoudre les différends par des méthodes de médiation, en dehors des cadres coercitifs habituels. Ils interviennent sur des problématiques variées, allant des nuisances sonores aux conflits de voisinage, tout en favorisant un climat de sécurité et de bien-être dans les espaces nocturnes. Les CN sont mandatés par la commune.

Depuis quand cette fonction est-elle apparue en Suisse romande ?

Les correspondants de nuit sont une initiative relativement récente en Suisse romande. Ils ont fait leur apparition en 2010, répondant à un besoin croissant d’intervenants capables de gérer les problématiques nocturnes souvent négligées. Depuis, leur rôle s’est affirmé dans certaines villes mais cette profession reste fragile, dépendante d’une reconnaissance institutionnelle et sociale accrue pour garantir sa pérennité. Dans certains cantons, ce groupe professionnel n’existe pas encore, tandis que dans d’autres, il est connu sous une appellation différente, comme les SIP (Service de Patrouille) à Bienne.

Pour quels types d’incivilités les correspondants de nuit interviennent le plus souvent ?

Les correspondants de nuit sont régulièrement sollicités pour gérer des nuisances sonores, des conflits de voisinage ou encore des tensions liées au non-respect des règles de civilité (ex. groupe de jeunes jouant dans une école et mettant les détritus au sol) dans les espaces publics. Il peut leur arriver de simplement raccompagner une personne âgée chez elle. Leur approche repose sur une écoute attentive et une capacité à désamorcer les situations conflictuelles de manière apaisante. Ils évitent tout recours à la coercition, cherchant plutôt à rétablir la communication entre les parties concernées.

« L’approche des correspondants de nuit repose sur une écoute attentive et une capacité à désamorcer les situations conflictuelles de manière apaisante. »

Quel est le profil des correspondants de nuit ?

Contrairement à d’autres professions comme les travailleurs sociaux ou la police, les correspondants de nuit sont recrutés davantage pour leurs compétences personnelles, souvent désignées sous le terme de « compétences incorporées ». Ces compétences incluent une forte capacité d’écoute, une maîtrise de soi, un esprit d’initiative et une bonne aptitude à gérer les conflits. De plus, leur proximité géographique avec les lieux d’intervention est souvent un critère clé, ce qui leur permet d’établir une relation de confiance avec les habitants.

Dans le cadre de vos travaux de recherche, vous avez vous-même effectué des tournées de nuit. Comment ces tournées sont-elles organisées ?

Tout d’abord, les CN se constituent en binômes, généralement composés d’une femme et d’un homme. Avant de débuter leur tournée, ils consultent le « journal de bord » (outil informatique) pour prendre connaissance des événements de la veille et identifier tout élément nécessitant une attention particulière. Ensuite, ils vérifient leurs courriels, où des directives spécifiques de la hiérarchie peuvent leur être communiquées, comme l’instruction de passer proche d’une fête ou d’un événement particulier dans la commune.

Une fois cette phase de préparation terminée, les CN s’équipent avec un sac à dos contenant une trousse de premiers secours, incluant désinfectant, pansements, gants hygiéniques et une boîte jetable pour ramasser des seringues usagées. Ils portent également des vestes et des casquettes distinctives pour être facilement identifiables par les habitants.

La tournée commence alors, suivant un itinéraire défini en binôme, mais adaptable selon les besoins. Bien que les déplacements se fassent principalement à pied pour favoriser le contact direct avec la population, les CN peuvent également utiliser un véhicule en cas d’intervention urgente ou de grosses averses. Les tournées se déroulent du jeudi au samedi, de la soirée jusqu’à 2h du matin. Leur mission est double : répondre aux besoins des habitants tout en assurant une présence rassurante dans l’espace public.

Quelles ont été vos impressions lors de ces tournées ? Pensez-vous que les correspondants aient un réel impact pour diminuer les incivilités dans l’espace public ?

Mon expérience sur le terrain m’a permis d’apprécier l’engagement des correspondants de nuit et de mieux comprendre l’impact de leur travail. Leur présence dans les espaces publics, en particulier durant les heures nocturnes, offre un sentiment de sécurité aux citoyens tout en jouant un rôle clé dans la prévention des conflits. Leur capacité à établir un dialogue direct, souvent dans des situations délicates, est un atout indéniable pour désamorcer les tensions et apaiser les esprits.

Cependant, cette expérience m’a également permis d’identifier des limites. L’impact des correspondants de nuit reste conditionné par leur reconnaissance institutionnelle et leur positionnement entre les services sociaux et les forces de l’ordre. Bien qu’ils comblent un vide important, leur efficacité à long terme repose sur la professionnalisation de leur métier, l’uniformisation des pratiques et la mise en place d’un cadre normatif clair. Sans ces éléments, leur rôle risque de demeurer fragile, malgré les bénéfices qu’ils apportent au quotidien dans les espaces publics. 


Certaines communes vaudoises ont engagé depuis plusieurs années des correspondants de nuit à l’instar de Lausanne, Yverdon-les-Bains ou encore Payerne.